Lettre ouverte de la Coop santé Saint-Hubert au ministre de la Santé
Publié le 6 avril 2023 à 10:42, modifié le 6 avril 2023 à 10:45
Par: Coralie Morency
La directrice générale de la Coop de solidarité santé Saint-Hubert lance un cri du cœur et a décidé de publier une lettre ouverte, pour interpeller le ministre de la Santé, Christian Dubé. Josée Ouellet déplore les difficultés que rencontre l’organisme.
Voici la lettre intégrale qu’elle a fait parvenir aux médias.
« Il y a 12 ans, des gens de cœur se sont mobilisés, rencontrés et consultés, puis ont investi beaucoup de temps et d’argent pour réaliser leur projet de mettre sur pied une coopérative de santé qui leur permettrait de maintenir des soins de santé de proximité dans leur localité. Ils ont ensuite réfléchi, cherché et sollicité des partenaires régionaux afin d’y amener un médecin de famille qui pourrait prendre en charge les plus vulnérables, les personnes ayant des problèmes de santé chroniques, les ainés, les familles, les grands orphelins du système de santé québécois de notre patelin et de notre région.
Ces gens de cœur ont su trouver, depuis la fondation de la Coop de solidarité santé Saint‑Hubert en 2011, trois médecins de famille prêtes à s’investir dans notre petite communauté rurale du Bas-Saint-Laurent. Ces médecins s’y sont investies par conviction et avec passion, ne croyant plus au système actuel qui favorise la pratique en groupes de médecine familiale (GMF) regroupant inexorablement tous les médecins dans un seul endroit, faisant fi, à leurs profits, des enjeux de déplacement pour la clientèle défavorisée et plus vulnérable.
Deux de ces médecins étaient des électrons libres ayant fait leurs 15 années de service obligatoire et se cherchant un petit coin de paradis pour soigner les gens, tout simplement, jusqu’à leur retraite. La première a dû composer avec la Loi sur l’assurance maladie et l’enquête sur les Coopératives de santé, avec le plan Barette et prendre en charge plus de 1 400 patients en quelques mois seulement, sans avoir accès aux ressources normalement fournies à un médecin pour l’aider dans sa pratique, la vidant de toute passion, de toute conviction pour finir par s’exiler, complètement épuisée.
La seconde, provenant du centre-ville de Montréal, a dû apprendre à vivre avec la ruralité, la proximité des gens, les échanges maladroits au magasin du coin, les patients impatients et les contraintes des nombreux déplacements sur 40 kilomètres lors d’appels pour apporter soulagement en urgence à des patients en fin de vie.
La troisième était une jeune recrue, une petite fille du village, pleine de potentiel, revenue fièrement dans son patelin pour élever sa famille et offrir ses 35 années de services à sa communauté. Notre équipe de recrutement avait effectué son travail et l’avait sollicitée pour assurer la relève lors de la fin du contrat de la deuxième médecin prévue pour 2020. Enfin, après neuf années d’incertitude, nous avions trouvé une assurance santé pour nos citoyens et l’autonomie financière pour la coop.
Elle obtient donc son permis de médecin facturant en septembre 2020. Le moment venu de choisir son lieu de pratique, elle se rend compte qu’il n’y a aucune place pour son plan de vie dans le secteur de Rivière-du-Loup malgré les quelque 3 000 patients orphelins et le manque de médecins présents dans le haut du comté pour les soins à domicile et gériatriques. Ce qu’elle souhaitait en tant que médecin de famille, c’était prendre en charge des patients, faire du bureau, prendre soin des gens et répondre à un besoin de disponibilité d’un médecin de proximité. Ce genre de médecin ne court pas les rues et nous avions misé juste en comptant sur elle. Malheureusement, des postes de prise en charge unique pour de jeunes médecins de famille, au Bas-Saint-Laurent, ça n’existe pas… ce privilège est réservé aux médecins qui pratiquent dans les secteurs des grands centres urbains tels que Québec ou Montréal. De quoi décourager plusieurs jeunes médecins de famille de venir pratiquer en région.
Elle a donc choisi les Basques comme lieu de pratique avec comme condition de pouvoir effectuer des consultations quelques journées par mois à la Coop de solidarité santé Saint-Hubert, ce qui permettait de maintenir nos services de base.
Puis, arrive la pandémie qui a restreint l’accès aux soins de santé partout au Québec pendant près de deux ans limitant ses présences à notre clinique à moins d’une demi-journée par semaine. Par la suite, un congé de maternité a laissé les patients vulnérables avec peu de moyens de déplacement sans médecin de proximité pendant plus de 12 mois entre février 2021 et 2022, qui a fragilisé l’état de santé de plusieurs d’entre eux.
Pendant cette période de congé avec sa petite famille, notre médecin a dû se battre avec la Régie de l’assurance maladie du Québec qui lui réclamait des sommes versées pour ses consultations effectuées depuis novembre 2020 dans notre établissement prétextant qu’elle effectuait du dépannage et que ce dépannage n’était pas assujetti aux primes de pratique en région éloignée. En fait, parce qu’elle voyait ses patients à l’extérieur de son réseau local de service, elle était pénalisée alors qu’elle rendait seulement plus accessibles les services de soins de santé. Cette vérification a semé le doute dans son esprit quant à la pertinence et à la rentabilité d’effectuer des heures supplémentaires dans notre coop.
Au moment de revenir au travail en février 2023, tous nos espoirs se sont finalement éteints en raison de réaménagements au sein de l’équipe médicale du GMFU des Basques ne lui permettant plus d’effectuer des gardes à l’urgence à sa demande. Les nombreuses tâches attribuées pour compenser, combinées au désavantage salarial mis à jour par la RAMQ, ont eu raison de sa volonté, de sa vocation publique, de son rêve de pratique. Le cœur brisé, elle nous annonce tristement en janvier 2023 son départ et résignés, les gestionnaires de la Coop l’ont remerciée chaleureusement pour ses efforts de mobilisation auprès de ses supérieurs. Dans cette histoire, David n’a finalement pas gagné contre Goliath.
Nous avons à présent un bureau, des salles d’examen, des équipements et fournitures payés par les citoyens de notre communauté pour assurer un service de proximité devenu inaccessible pour un médecin de famille et boudé par le réseau de santé actuel. Nous avons dû laisser partir des employés, des professionnels et une expertise en secrétariat médical de plus de 37 années par manque de travail engendré par le départ du médecin de famille que nous avions recruté afin de préserver un acquis depuis la fondation de notre municipalité en 1885.
Pendant ce temps, notre ministre de la Santé réorganise, recadre, légifère et s’investit afin de rendre les soins de santé de proximité plus humains, plus respectueux des ressources, plus accessibles et réparties plus équitablement sur le territoire.
Nous aurons beau crier sur tous les toits la pertinence des coopératives de santé pour l’occupation et la vitalité du territoire du Bas-Saint-Laurent et du Québec, une question se pose toujours : « Monsieur Dubé, quelle sera la place des coopératives de santé dans votre plan ? »
Josée Ouellet, mairesse de la municipalité de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, directrice générale de la Coop de solidarité Santé Saint-Hubert et secrétaire de la Fédération québécoise des coopératives de santé.»